A la basilique Saint-Denis, l'incontrôlable espoir des sans-papiers

Les premiers sont arrivés vers 4 heures à la basilique de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Les autres n’ont pas tardé à les rejoindre. Comme la veille, mais plus nombreux encore.

Tous sont venus « s’inscrire sur la liste ». Eniol, Haïtien de 29 ans, ne se fait guère d’illusions, mais « on ne sait jamais, explique-t-il, des fois qu’ils décideraient de régulariser tout le monde ». Des files d’attente se sont vite formées sur le parvis de la basilique et les sans-papiers, dont certains sont venus de loin, s’impatientent : « Quand est-ce qu’ils ouvrent ? », demande une femme. Les premiers militants de la Coordination 93 arrivent vers 8 heures et sortent les listes, expliquant une fois de plus qu’ils ne sont pas des fonctionnaires de la préfecture et que l’inscription ne garantit pas l’attribution de papiers. Peine perdue : c’est la bousculade et les militants repartent avec les listes, cinq minutes après leur arrivée.

Le Père Bernard Berger, curé de la basilique, s’inquiète : « Je ne suis pas sûr qu’on puisse continuer à maîtriser le mouvement bien longtemps. » Il ne sait pas encore que, ce mercredi 28 août, près de 2 000 personnes vont se relayer toute la journée, sur le parvis de la basilique, en l’absence des délégués de la Coordination partis rencontrer le préfet. Les enfants s’énervent et les parents se fatiguent. Certains prennent alors l’initiative de lancer des « inscriptions parallèles », qui finiront à la poubelle. « Il faudrait faire quelque chose », soupire Thomas Vachetta, militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), venu soutenir « le mouvement ».

Et quel mouvement ! La Coordination se croyait pourtant rompue aux manifestations et occupations de locaux, mais l’ampleur prise par la mobilisation l’a prise au dépourvu. A l’automne 1999, lors de l’occupation de l’ancienne trésorerie de Saint-Denis, les sans-papiers n’avaient jamais été plus de 200. Ils n’étaient pas davantage en juin 2001 lorsqu’ils avaient investi l’ancienne gendarmerie.

« PAS DE MANIPULATION »

Alors pourquoi un tel embrasement ? Faut-il y voir la main des syndicats et partis d’extrême gauche, désireux d’embarrasser le gouvernement Raffarin, six ans après l’occupation de l’église Saint-Bernard sous l’ère Balladur ? « Pas du tout, soutient une militante de la CGT. Nous nous contentons de soutenir le mouvement, comme nous le faisons depuis que la Coordination existe. Nous n’avons jamais manipulé personne. » D’ailleurs, ajoute-t-elle agacée, « on a bien autre chose à foutre ». « Il faudrait être balaise pour manipuler tous ces gens », renchérit Thomas Vachetta. Alors, bien sûr, ils veillent sur l’organisation, conseillent parfois, fournissent à l’occasion du matériel pour les manifestations. Oui, Alain Krivine, le porte-parole de la LCR, passe régulièrement en voisin (il habite Saint-Denis) soutenir l’action. Mais jamais rien n’est fait, jurent-ils, sans l’accord des sans-papiers. Bref, « c’est à la Coordination 93 de prendre ses responsabilités ». Même quand Patrick Braouezec demande au gouvernement, lundi 26 août, en tant que maire de Saint-Denis, de « répondre favorablement à toutes les demandes qui lui sont présentées par la Coordination 93 », c’est bien une revendication des délégués qu’il porte.

En attendant, les membres de la Coordination ne savent plus où donner de la tête. Un délégué s’énerve, qui ne comprend pas que la Coordination perde autant de temps à négocier avec le ministère de l’intérieur, à réclamer une régularisation massive. N’aurait-on pas dû se limiter au cas des sans-papiers du département ? Les 130 des premiers jours grognent : « On est là depuis le début, explique Madjid. On s’est battus depuis des années, et les autres, ils arrivent là comme ça, en espérant qu’ils vont obtenir leurs papiers sans rien faire. » Les autres, ce sont ces centaines d’étrangers, souvent Maliens ou Turcs, mais aussi originaires, dit-on, de vingt-cinq pays, qui débarquent chaque jour à la basilique, depuis une semaine. Comme Sowma, Malien arrivé en France en 1992, logé au foyer de Courbevoie (Hauts-de-Seine). Il a entendu lundi soir à la télévision qu’à Saint-Denis « on pouvait s’inscrire sur une liste pour obtenir ses papiers », alors il est venu avec les copains du foyer.

Selon Guitoun Saddoka, secrétaire général de la Coordination nationale des sans-papiers, « la mobilisation est le signe d’un grand désespoir chez les sans-papiers qui ont trop souffert du mépris, de la misère et du silence ». Un désespoir qui, selon Stéphane Peu, adjoint au maire (PCF) de Saint-Denis, aurait saisi la première occasion pour se manifester alors que « le mouvement des sans-papiers s’était essoufflé après 1997 ». Pour Ramdane, un des délégués de la Coordination, « les sans-papiers n’ont plus le choix. Face au nouveau gouvernement de droite et aux contrôles renforcés par Nicolas Sarkozy, ils doivent se mobiliser ».

MANIFESTATION NATIONALE

Un effet Raffarin, en somme, que les sans-papiers confirment, mais pour de tout autres raisons. « On espère qu’avec le nouveau gouvernement les choses vont changer », expliquent Sadio et Samba, deux Maliens de 31 ans. Autour d’eux, les copains acquiescent : Jacques Chirac, ils lui font confiance. Thomas Vachetta soupire : « Il était le premier à apporter son aide à l’Algérie, lors des inondations en Kabylie, et il passe pour un partisan de la cause palestinienne : les Algériens et les Arabes apprécient. » Sans parler des Africains, qui ont une image « plutôt positive » du président.

En tout cas, le mouvement semble lancé. L’objectif affiché est à la mobilisation nationale, avec la création de coordinations dans les Hauts-de-Seine, le Val-de-Marne et à Paris. Et cette manifestation nationale, qui devrait avoir lieu le 7 septembre à Paris, appellera à la « régularisation massive des sans-papiers ».


Six ans d’une mobilisation en dents de scie

1993. La loi Pasqua sur l’entrée et le séjour multiplie les obstacles à la régularisation des étrangers.

18 mars 1996. 300 Africains sans-papiers occupent l’église Saint-Ambroise, à Paris (11e). Le 22, elle est évacuée, à la demande de l’archevêché de Paris.

28 juin 1996. Une partie du groupe s’installe dans l’église Saint-Bernard (18e). D’autres églises sont occupées en juillet, dont la cathédrale de Versailles et la basilique de Saint-Denis.

23 août 1996. Les forces de l’ordre enfoncent les portes de l’église Saint-Bernard à coups de hache et expulsent les Africains.

1er octobre 1996. 15 000 personnes manifestent à Paris en solidarité avec les sans-papiers.

Février 1997. Le Conseil des Eglises chrétiennes en France demande que les sans-papiers ne soient pas laissés « sans réponse et sans droits ».

24 juin 1997. Une circulaire de M. Chevènement, ministre de l’intérieur, définit les critères de régularisation.

Avril 1998. Le comité épiscopal des migrations justifie l’asile accordé par les chrétiens aux sans-papiers. De mars à juillet, 40 étrangers occupent la cathédrale d’Evry.

Avril 1998. M. Chevènement s’en prend à Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis, qui approuve l’occupation d’une église à Bobigny : « S’il y a un jour un gouvernement hégémonisé par l’extrême droite, l’évêque en rendra compte au Jugement dernier ! »

1er août 1998. 12 sans-papiers s’introduisent dans la nonciature apostolique à Paris, et demandent au représentant du Saint-Siège d’intervenir en leur faveur.

1999. Des sans-papiers passent plusieurs mois dans des églises au Grand-Quevilly et à Nanterre.

Mars 2001. A propos des réfugiés kurdes dont le navire a échoué sur les côtes françaises, la conférence des évêques de France demande la régularisation des sans-papiers « ni régularisables ni expulsables ».


Des royalistes mobilisés contre l’occupation

Depuis l’occupation de la basilique de Saint-Denis par les sans-papiers, des royalistes se réunissent chaque soir, à 19 heures, en face de la nécropole des rois de France pour demander l’expulsion des sans-papiers. Se qualifiant de « patriotes nostalgiques », ils se déclarent « exaspérés » par la « profanation » du site religieux. Lundi matin, la basilique a dû être évacuée en raison d’une alerte à la bombe, émanant du Comité Saint-Louis, avec lequel les royalistes affirment n’avoir « rien à voir ».

Mais la mobilisation semble s’organiser. Sur le forum du nouveau site créé par le mouvement d’extrême droite Unité radicale après la fermeture du précédent, un message appelle à la « mobilisation de tous les militants radicaux d’Ile-de-France », afin de « manifester son opposition à toute occupation d’église par des immigrés clandestins irrespectueux de la France et des Français ».

source : www.lemonde.fr

Auteur de l’article : comitedentreprise.com